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Problématique embauche personne sourde

Article publié le dimanche 13 juillet 2014.


Personne sourde : la problématique de l’embauche

par Wallès KOTRA

A l’occasion d’un entretien d’embauche, que se passe-t-il dans la tête d’un candidat sourd, que se passe-t-il dans la tête d’un recruteur, comment les deux parties appréhendent-elles la situation ? WebSourd a essayé de visualiser leur préparation. Trois interviews vont être présentées, chacune révélant un point de vue différent.

(durée : 17’)

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Nous allons traiter dans cet article la situation spécifique des personnes sourdes lors de leur recherche d’emploi. Une fois le métier choisit, les compétences acquises la personne a le potentiel pour réaliser le métier de ses rêves. Après des recherches, elle souhaite répondre à une offre et rédige un curriculum vitae et une lettre de motivation. Mais sur ces documents, faut-il spécifier la surdité pour que l’entreprise puisse préparer un accueil en conséquence ou pas pour éviter un refus ? De même, la question de l’interprète se pose : est-ce au Sourd de venir accompagné d’un interprète ou est-ce à l’entreprise de gérer cette intervention ? Cela peut s’avérer fastidieux . Lors de l’entretien, la personne sourde doit-elle immédiatement présenter les éléments nécessaires à l’accessibilité du poste ou pas ? Ce sont quelques exemples des interrogations que peuvent se poser les personnes sourdes.

L’équipe des ressources humaines est chargé d’évaluer les compétences, les motivation et les besoins de chacun, d’améliorer le travail au quotidien et proposer des solutions. Bien souvent, les directeurs des ressources humaines ont l’habitude de recevoir des personnes handicapées : des personnes en fauteuil roulant, des aveugles, des personnes ayant des problèmes physiques ou mentaux, etc... Mais sont pris au dépourvu face à un Sourd. En effet, pour les différentes situations de handicap, la communication peut avoir lieu, alors qu’avec un Sourd, c’est différent. Aucun problème physique ni de compétences, seulement une difficulté pour communiquer, c’est pour cela qu’ils sont déstabilisés.

Je vais vous présenter trois interviews sur ce thème :

Benoît Thomas : La première fois que j’ai été embauché, je n’avais aucune revendication par rapport à l’accessibilité. A l’école, j’étais déjà en situation de handicap face à des professeurs oralistes, c’était une fatalité que j’acceptais sans frustration.

Yves Forny : (Transcription)

Jérôme Imbers-Lucca : L’interprète était venu avec moi, j’ai essayé d’expliquer qu’il fallait pas se focaliser sur ma surdité mais plutôt voir ma personnalité, mes compétences, mes expériences. L’idéal est de pouvoir montrer concrètement que nous sommes capables, mais ils acceptent rarement de nous mettre en situation donc ils ne peuvent pas se représenter comment cela se passerait s’ils nous embauchaient.

Pour la première interview, j’ai interrogé Benoît, concepteur aéronautique. Il travaille au sein d’une grande entreprise privée dans laquelle il a été embauché en 1995. Son témoignage est intéressant : avant 1995, la Langue des Signes état très peu répandue, l’accès aux interprètes était restreint, comment se passait les discussions ? Bien qu’ayant oralisé, Benoît utilise maintenant la Langue des Signes pour s’exprimer : comment se passent les échanges ? Durant toutes ses études, Benoît avait l’habitude d’être considéré comme une personne handicapée, il communiquait tant bien que mal en oralisant. Puis, il est entré dans le monde du travail. Voici ce qu’il nous a confié :

Benoit Thomas : Lors de ma première embauche, je ne pensais pas particulièrement à l’accessibilité. Aujourd’hui, je n’accepterais pas cette situation. Maintenant il y a énormément de solutions qui n’existaient pas à l’époque de mon embauche. Lors de l’entretien d’embauche pour un poste en CDI, j’étais débutant mais je n’avais pas d’inquiétude quant à ma surdité. L’entreprise a trouvé une communication adaptée. C’est une entreprise du milieu ordinaire mais qui a su s’adapter, j’ai eu la chance, lors de l’entretien d’embauche d’être face à une personne qui communiquait aisément, il n’y a pas eu de grosses difficultés.

Lorsque l’entretien est oral, sans présence d’interprète, que pense le DRH de cette oralisation ?

YF : (Transcription)

Vraiment ? Cela signifie que dans un groupe de personnes entendantes lorsque la personnes sourdes oralise tout se passe bien ? J’ai remarqué que l’oralisation pouvait aussi constituer un piège, comme le souligne Benoît :

BT : Oui cela s’avère souvent être un piège. Par exemple, au début, j’ai été convié à des réunions. Mais je me demandais quel en était l’intérêt. On me disait qu’il fallait que je participe, j’étais étonné, mais j’y assistais tout de même. J’étais exclus, je sentais la colère qui montait en moi, je demandais à mes collègues ce qui se disait, je leur demandais de me faire un résumé sous forme de croquis. Ils notaient quelques informations rarement pertinentes et ils m’affirmaient qu’il ne s’était rien dit d’intéressant. C’était comme si l’on me cachait des choses. J’étais vexé. C’est à ce moment là que j’ai commencé à ressentir de la frustration.

Lors d’un entretien, le directeur des ressources humaines embauche plus facilement une personne sourde oraliste puisque qu’il ne détecte pas de problème de communication, la langue utilisée est la même. Au quotidien dans les situations où l’oral prédomine, le sourd doit déployer d’énormes efforts, car il ne sait pas ce qui est dit, il essaie de s’adapter, mais, finalement, se retrouve noyé dans les propos sans que ses collègues s’en rendent vraiment compte. Dans le cas d’un sourd qui signe, l’autre partie, sachant que l’oral n’est pas possible, s’applique à produire quelques signes, chacun fait des efforts pour parvenir à faire passer les informations. Ainsi, la communication est plus adaptée. (Fin de la partie vue par GM)

YF : (Transcription)

Pour cette deuxième interview, j’ai interrogé Yves Forny, directeur des ressources humaines dans une entreprise EA (entreprise adaptée). Cette structure emploie 80% de personnes handicapées. En échange, l’entreprise perçoit une aide versée par l’Etat. De même, elles bénéficient d’avantages sur le marché de l’offre et de la demande. Yves Forny n’était pas dépassé face à une personne sourde, il avait déjà côtoyé ce public puisqu’il travaillait au pôle emploi. S’entretenir avec un Sourd accompagné d’un interprète n’était pas nouveau pour lui.

YF : (Transcription)

Voici la dernière interview, avec Jérôme. Son embauche est très récente, il monte des maisons à ossature en bois. En quoi son profil est-il intéressant ? Cela faisait huit ans qu’il rencontrait des directeurs de ressources humaines. Lors de ces entretiens, il venait accompagné d’un interprète pour les sensibiliser : certes, il est Sourd, mais il possède aussi des compétences. Voici son témoignage :

JIL : En rencontrant le DRH, je ne savais pas à quoi m’attendre. Mais cet homme s’est avéré curieux et m’a questionné. Il voulait savoir comment intégrer les Sourds au sein de l’entreprise, comment communiquer, comment travailler dans cet environnement, comment ça allait se passer... ? C’est principalement ce que je lui ai expliqué. Bien sûr, il avait tendance à se fier à son oreille, mais j’ai dû lui rappeler qu’il fallait qu’il me regarde, moi, en tant que personne. Le DRH est expert dans son métier, je voulais lui montrer que moi aussi je possédais des compétences, mais j’ai été freiné par ses craintes, à savoir, comment m’intégrer ?

Les DRH reçoivent des personnes ayant toutes sortes de handicaps (des Sourds, des aveugles...), ils parviennent à trouver des solutions, mais face à un Sourd, la réponse apportée est un refus. Dans les EA, les DRH embauchent automatiquement des personnes handicapées, mais comment se passe un entretien au sein d’une entreprise classique ?

JIL : Je sentais que le DRH était un peu têtu, certes il me posait des questions et je lui répondais, lui expliquais, mais il préférait souvent aller demander à quelqu’un d’extérieur, comme le responsable technique, le chef d’équipe. Il n’avait pas encore le réflexe de venir directement me voir pour régler un problème, il préférait passer par des intermédiaires. Pourtant, parler face à face est la meilleure solution, la meilleure façon d’observer les réactions, il faut avoir la volonté de discuter, d’écouter.

YF : (Transcription)

Lors d’un prochain entretien d’embauche, comment sensibiliser l’employeur ? Voici trois points de vue différents :

BT : Si par exemple, je venais à être remplacé, à chercher un autre emploi, je ne chercherai pas à convaincre à tout prix, je paierai un interprète de ma poche, comme une preuve que la situation s’est bien passée, que la communication était efficace. Ce qui est important, c’est de ne pas énumérer ses droits, l’employeur va prendre peur et ne vous embauchera pas. Payer un interprète montrera également votre détermination.

YF : (Transcription)

JIL : Le problème de départ est le suivant : votre surdité n’apparait ni sur le CV ni dans la lettre de motivation. Il faut alors changer de stratégie : aller directement chez l’employeur et énoncer directement ses besoins ? Non, car celui-ci ne saura comment réagir et vous aurez échoué. Non, la stratégie est la suivante : une fois en face de l’employeur, dites-lui que vous êtes sourd et en entendant ce mot, il se fera une idée. Puis, vous pourrez lui expliquer qu’il faut qu’il vous regarde et non pas qu’il vous entende.

Nous avons exploré le monde du travail, comment se préparer à un entretien d’embauche. Quels sont les conseils que nous prodiguent les personnes interrogées ?

BT : Je voudrais dire aux jeunes d’éviter de protester, de revendiquer leurs droits car la Langue des Signes commence à se diffuser dans le monde du travail, il vaut mieux expliquer, donner des exemples de situations d’interprétation réussies. En protestant directement, l’employeur prendra peur, il pensera qu’il sera toujours assailli et ne vous embauchera pas.

JIL : Il faut accepter le refus, si l’entretien n’aboutit pas avec un DRH, il faut tout de même réitérer les explications avec le prochain. Si les recherches dans votre branche ne sont pas concluantes, essayez-en une autre, décrochez un entretien d’embauche et voyez comment l’entrevue se déroule, c’est comme cela que vous vous forgerez de l’expérience. J’ai déjà testé cette méthode, j’ai postulé pour un emploi qui n’avait rien à voir avec ce que je voulais faire, mais j’ai décroché un entretien. C’était un peu comme un jeu pour moi, une façon de savoir comment réagir dans cette situation.



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